Visites, rencontres et succès populaire

Vue d'Optique représentant la Maison des Orphelins et le Pont de l'Amstel à Amsterdam. 1760.
Image : Gallica.

Une attraction (royale) pour la population

Le marquis de Courtanvaux a obtenu la protection royale pour son projet de voyage scientifique, ce qui déclenche un grand intérêt populaire, comme le décrit Pingré au moment de l'arrivée au Havre :

Dès la porte Royale, notre berline commença à être escortée d’une infinité de peuple, sans compter ceux qui étaient aux fenêtres et sur les toits des maisons et ceux que nous trouvâmes rassemblés sur le port. On n’était pas plus empressé à voir notre auguste Monarque, lorsqu’en 1749 il honora la bonne ville du Havre de sa présence royale. 

La visite du roi au Havre en 1749. Les passagers de L'Aurore reçoivent un accueil similaire.
Image : Gallica.

À Dunkerque, les habitants sont déçus que L’Aurore n'entre pas dans le port car ils sont curieux de la voir.

L’originalité du voyage de L’Aurore fait cependant douter des objectifs réels de Courtanvaux : une gazette anglaise qui lui est présentée à Dunkerque lui prête le dessein de venir relever les côtes d’Angleterre, de Hollande, et d’Allemagne. Piqué, Courtanvaux décide de ne pas aller tester la montre marine sur les côtes anglaises. Le premier accueil en Hollande, lors de l’arrivée à Rotterdam, n’est pas non plus très chaleureux, mais il se réchauffe rapidement grâce aux bons soins du consul Vanderhoeven.

Le séjour de plusieurs jours dans le port d’Amsterdam attire beaucoup l’attention :

Durant tout le temps, que l’Aurore était restée vis-à-vis d’Amsterdam, on venait de toute part en foule pour la voir : de jour elle était presque continuellement entourée de cinquante à soixante canots qui ne se retiraient que lorsque ceux qui les montaient avaient eu le plaisir de voir le dedans de la Frégate : quoique l’on ne laissât entrer le monde qu’à fur et à mesure, on remarqua que le nombre de ceux qui étaient sur ce bâtiment le faisait quelquefois caler de trois pouces au-dessus de la ligne d’eau ordinaire ; cette affluence de monde nous incommodait fort, il nous était impossible de calculer nos observations : mais les Hollandais avaient pour nous toutes les complaisances possibles ; il était juste de les payer de quelque retour.

La corvette est saluée de nombreux coups de canons auxquels elle répond de deux coups de moins, comme il est d’usage pour les navires royaux.

 

Rencontres et visites

Le voyage scientifique se transforme aussi en voyage d’agrément, qui donne l’occasion aux passagers de L’Aurore de faire des rencontres. Les longues périodes d’attente leur permettent de visiter les ports et leurs alentours.

L’organisation des ports et des digues intéresse Courtanvaux et Pingré, notamment la reconstruction des jetées de Calais, abîmées par des grandes marées au mois de janvier précédent.

Pingré relate certaines curiosités locales comme ici à Dunkerque :

M. Bernier m’a montré ce matin un ecclésiastique de cette ville, dont la charité est tout à fait singulière. Il a toujours ses poches pleines de pain et d’os pour en donner aux chiens et aux chats qu’il rencontre. S’il trouve un de ces animaux abandonné ou maléficié, il l’emporte chez lui, et en a tous les soins imaginables. Il a dans sa maison vingt ou vingt-cinq loges destinées à recevoir les chiens et les chats malingres, bien entendu que dans l’occasion il ne néglige pas la sépulture des morts. Il fait sans doute d’autres charités aux poux, aux puces, aux punaises etc., mais celles-ci n’éclatent pas et notre cher Abbé modeste a soin de les tenir secrètes.

 

La maison de campagne du comte de Bentinck se trouve à Zorgvliet, représenté quelques décennies plus tôt dans ce tableau.
Hofsteden Vlietzorg en Zorgvliet aan het Buiten Spaarne bij Haarlem-Landhuis aan het water, entre 1689 et 1709, Amsterdam Museum (auteur inconnu).

La Hollande les charme particulièrement par ses rues et maisons propres et sa campagne riante, et attise leur curiosité par son organisation politique et religieuse. Courtanvaux et ses compagnons sont reçus par de nombreux aristocrates, bourgmestres ou savants qui les accueillent très généreusement et organisent des visites que l’on qualifierait aujourd’hui de touristiques.

La corvette reçoit à son bord des invités de marque qui viennent admirer son décor et profiter de la compagnie de ses passagers. Le comte de Bentinck, président du conseil des États Généraux, vient dîner à plusieurs reprises sur L’Aurore lorsqu’elle se trouve à Amsterdam. Ce dernier offre une « toupie anglaise pour tenir l’horizon » (un gyroscope) et une boussole à Courtanvaux, ainsi qu’une tortue vivante qui lui a été envoyée d’Amérique. De retour à Paris, Courtanvaux consomme cette tortue, mais il en est déçu :

Nous ne trouvâmes pas dans sa chair cette délicatesse si vantée par quelques auteurs de relations de voyages.

 

 

Curiosités et échanges scientifiques

Le journal de Courtanvaux se mue régulièrement en guide de voyage avec de longues descriptions des villes et de leurs monuments : Le Havre, Calais, Dunkerque, Rotterdam, Dordrecht, Leyde, Amsterdam...

En Hollande, leurs hôtes font découvrir aux passagers de L’Aurore plusieurs cabinets de curiosités, ancêtres de nos musées, ainsi que des cabinets de physique ou d’histoire naturelle, ancêtres des collections scientifiques des muséums et laboratoires.

À Rotterdam, le vendeur de fil Bisschop, « l’un des meilleurs hommes que l’on puisse imaginer et en même temps le curieux le plus riche peut-être qui soit dans l’univers », leur présente son cabinet composé d’une belle collection de porcelaines, laques, coquilles, gravures, dessins et tableaux. Ils visitent le cabinet d’histoire naturelle d'Abraham Gevers, bourgmestre et directeur de la Compagnie des Indes Orientales. Le prince de La Haye leur ouvre les portes de son cabinet d’histoire naturelle, de son palais et de sa maison de campagne ornée de peintures de grands maîtres.

« Cucurbite à dessaler l'eau de la mer,
mise en expérience, à Calais, en 1766 et 1767 ».
Journal du voyage de M. le marquis de Courtanvaux [...], p. 109.

Le voyage scientifique de L’Aurore suscite des échanges avec des savants tout au long de son parcours. À Calais, les passagers de la corvette assistent à la démonstration d’un alambic pour dessaler l’eau de mer, selon les principes du Dr Poissonnier.

 

À Dunkerque, ils sont confrontés à une rencontre saugrenue :

M. Bernier nous présenta un Prêtre qui croyait avoir pénétré la vraie méthode de déterminer les Longitudes en mer. Comme ses prétentions ne se bornaient pas à ce secret, et que le mouvement perpétuel n’était pas même la plus curieuse de ses découvertes, nous n’étions pas fort disposés à l’écouter : mais cet homme en avait imposé à la populace ; il passait à Dunkerque pour un prodige de génie ; si l’on n’avait point encore récompensé ses talents éminents, c’était, disait-on, par un effet de la basse jalousie que les Officiers de la marine avaient conçue contre lui. M. Bernier, pour ne point être exposé à de pareils propos, ou même pour les faire cesser contre les autres, nous pria d’accueillir favorablement ce Prêtre. Nous le fîmes ; il nous dit, avec beaucoup de confiance, qu’après avoir mûrement réfléchi sur le secret des Longitudes, il avait reconnu que la méthode la plus sûre pour y parvenir était une montre parfaitement exacte ; nous applaudîmes à son idée, mais nous lui représentâmes qu’elle n’était pas neuve, puisque MM. Harrison et Leroy travaillaient depuis tant d’années à l’exécuter. Le Prêtre se retira assez content de nous, mais fâché de ce que cette idée se fût présentée à d’autres avant lui.

 

En Hollande, ils poursuivent ces rencontres proches de leurs préoccupations. Ils rencontrent des savants qui leur font visiter l’université de Leyde où ils ont des échanges avec des astronomes. Le comte de Bentinck les reçoit dans sa maison de campagne où ils font des essais de télescopes et de lunettes astronomiques.