Le voyage scientifique de L'Aurore

Extrait du Journal des observations de Messier, Ms. 3008, f. 2.
Édition disponible sur le site Le voyage de L’Aurore.

 

L'équipage

Le rôle d’équipage et la liste des passagers conservés dans le manuscrit Ms. 1076 de la bibliothèque Sainte-Geneviève (f. 21) nous donnent beaucoup d’informations sur les personnes présentes sur le navire.

Le marquis de Courtanvaux, financeur de l’expédition, est commandant en chef. Matthieu Chopin est le maître commandant de l’équipage, composé de 24 personnes (officiers, matelots, mousses, cuisinier).

Charles Messier. Ansiaume, 1771, pastel.
Bibliothèque de l'Observatoire de Paris.

Les passagers sont au nombre de vingt. On y compte bien entendu les deux astronomes missionnés par l’Académie des sciences pour éprouver les montres : Charles Messier, choisi par Courtanvaux pour l’accompagner, ainsi que le chanoine Alexandre-Gui Pingré, bibliothécaire de l’abbaye Sainte-Geneviève de Paris. La présence de deux astronomes a été jugée plus prudente par Courtanvaux, l’un pouvant prendre le relais de l’autre en cas d’indisponibilité (mal de mer notamment). Pingré est un choix raisonnable pour cela : c’est un astronome expérimenté qui a participé en 1761 à l’observation du transit de Vénus depuis l’île Rodrigues, dans l’océan Indien.

Portrait d'Alexandre-Gui Pingré.
Bibliothèque Sainte-Geneviève.

Parmi les passagers figurent également : Nicolas Ozanne, concepteur de L’Aurore, l’horloger Le Roy, M. Dezoteux, chirurgien, les abbés de Beaufumé (aumônier du navire) et de Morancy venant tous deux de Tonnerre (Courtanvaux étant comte de Tonnerre), le secrétaire du marquis, M. de La Chapelle, un arquebusier, neuf valets, dont sept au service de Courtanvaux.

 

Les montres et instruments scientifiques

 

Montre de Pierre Le Roy, 1766, éprouvée lors du voyage de L'Aurore.
Conservée au Musée des arts et métiers. © Musée des arts et métiers, Paris / photo Studio Cnam.

Les montres et instruments scientifiques tiennent une place centrale dans ce voyage. Chacun d’eux est soigneusement répertorié par Pingré dans ses notes (Ms. 3010, images 196-197) et une place particulière leur est faite dans le navire : l’artillerie est réduite au maximum pour pouvoir les loger.

D’après Pingré, l’horloger Berthoud se défie un peu de cette expédition. Il souhaite éprouver lui-même sa montre et il décide de ne pas l’envoyer. Seul l’horloger Le Roy participe donc au concours, avec une montre qui avait déjà été examinée par l’Académie, mais qui n’avait pas été essayée en mer. Il apporte deux exemplaires de cette montre au Havre. Mais l’une d’elles est abîmée lors du trajet entre Paris et Le Havre. Le Roy tente tout de même une réparation avec du matériel trouvé en route. Cette deuxième montre n'est remise aux astronomes que début juillet, alors que le voyage a commencé en mai.

Dans le journal du voyage, Courtanvaux détaille la méthode scientifique utilisée pour les observations et l’épreuve de la montre. Celle-ci est installée dans une boîte fermée par deux serrures, afin que nul ne puisse y accéder sans que Le Roy et Courtanvaux ne le sachent. Chaque jour, un procès-verbal est rédigé en double exemplaire (l’un pour Courtanvaux et l’autre pour Le Roy) indiquant l’heure précise à laquelle la montre marine a été remontée et l’heure que la pendule ordinaire ou de l’observatoire donne à ce moment-là. C’est généralement Messier qui effectue les observations astronomiques et Pingré qui compte à la pendule et réalise les calculs d’exactitude de la montre. Il s'agit peut-être plutôt d'un pendule qui permet de vérifier l'exactitude grâce à ses oscillations régulières. 

Un observatoire fixe est installé à terre, lors de chaque escale, afin d’en calculer la latitude et la longitude et de vérifier l’exactitude de la montre. Voici la liste des instruments :

les deux montres marines de Le Roy,
un instrument des passages de Canivet,
deux quart-de-cercle,
une pendule portative de Berthoud,
le mégamètre de Charnière,
deux lunettes de Dollond,
une lunette achromatique,
deux lunettes de nuit,
deux boussoles,
deux boîtes avec divers instruments (règle, poids, niveaux, compas),
un baromètre,
deux thermomètres.

 

Les astronomes passent beaucoup de temps à régler leurs instruments et à chercher le meilleur endroit pour pouvoir les utiliser dans de bonnes conditions. Les contraintes de la navigation occasionnent de fréquents dérangements, et certaines mesures sont parfois douteuses, car les observations astronomiques sont empêchées par un ciel nuageux ou par un temps de pluie.

 

 

Le voyage

Carte du voyage. Ms. 534, f. 8.
Voir le site du voyage de L’Aurore pour naviguer dans la carte du voyage.

Le Havre-Calais-Dunkerque

Au Havre, un premier observatoire est installé dans le bureau des écrivains de la marine, à la tête du bassin. Le mauvais temps retarde le départ, prévu le 14 mai . L’Aurore tente plusieurs sorties de la rade avant de pouvoir quitter Le Havre le 25 mai, le temps étant enfin favorable. Après une première escale à Calais, du 26 mai au 6 juin, la corvette reprend la mer pour Dunkerque d’où un vent contraire l'empêche de repartir. Les mesures montrent un léger décalage de la montre marine, qui avance par rapport à la pendule. L’Aurore peut finalement partir le 20 juin, mais le vent ayant changé, elle doit entrer dans l’estuaire de la Meuse et se réfugier à Rotterdam.

Rotterdam

Un observatoire est installé à l’amirauté de Rotterdam. Courtanvaux se propose de rejoindre Amsterdam par les canaux, plutôt que par la mer. L’autorisation lui en est accordée mais, comme ils n’est pas sûr que cela fasse gagner du temps, les passagers se séparent en deux : Le Roy, Pingré et la Chapelle (secrétaire de Courtanvaux), chargés de la montre marine, rejoignent Amsterdam à bord de L’Aurore, en passant par l’île de Texel, tandis que Courtanvaux, Messier et leurs compagnons empruntent les canaux, en passant par Delft, La Haye, Leyde et Harlem.

La route vers Amsterdam par la mer

Le roulis fait tomber l'encrier sur le journal de Pingré.
Ms. 1805, f. 19v.

Le départ a lieu le 29 juin. L’Aurore doit affronter à nouveau des vents contraires qui l'empêchent de sortir rapidement de la Meuse. Pingré note que le pilote hollandais semble ivre... Le navire fait escale quelques jours à Brielle. C’est lors de cette escale que Le Roy confie à Pingré sa deuxième montre, le 5 juillet. L’Aurore peut enfin repartir le 8 pour parvenir le soir-même en rade de Texel.

La traversée du Zuiderzee ne s'avère pas de tout repos : le roulis est si fort qu’il fait tomber l’encrier de Pingré sur son journal et qu’il déplace les meubles de son logement. Le 11 juillet, L’Aurore parvient enfin à Amsterdam, et y retrouve le reste des membres de l’expédition, qui y sont arrivés depuis près d’une dizaine de jours.

 

 

 

Le retour : l’attente au Helder

Le 15 juillet, on constate que la première montre a avancé d’un peu plus de 36 secondes par jour et la seconde montre d’un peu plus de 40 secondes. Au retour, les mauvaises conditions de navigation rencontrées sur le Zuiderzee convainquent les passagers de se séparer à nouveau en deux. Cette fois, Ozanne et la Chapelle sont désignés pour veiller sur les montres, à bord de L’Aurore, qui appareille le 22 juillet. Les autres empruntent les canaux pour rallier Le Helder et le passage de Texel. S’étant retrouvé au Helder, le groupe est contraint d’y attendre une amélioration du temps, qui ne se présente que le 3 août, leur permettant d’appareiller.

[Vincent Dulague], Leçons de navigation. 1768
8 Z 5850 INV 8961 RES.

Au Helder, Pingré compose une chanson ou un poème pour faire passer le temps qu’il trouve long :

Ô peine toujours renaissante,
Enfin, Zéphyr impétueux,
Suspens ton souffle impur, comble nos tendres voeux.
Assez et trop longtemps ton haleine perçante
A désolé ces tristes lieux
Fuis, disparais ; que le vent d’Est ton frère
Puisse enfin souffler à son tour.
Ô toi, le favori jadis du tendre Amour,
Dans la plus affreuse misère,
Tu le retiens ici captif,
Et séparé de son Aurore.
Encor si son génie actif
Pouvait en ces lieux faire éclore
De son fécond pinceau quelque utile dessein ;
Loin d’un enfant qui crie ou qui pleure sans fin,
Si je pouvais au moins sur la pelouse
Calculer les effets et du vide et du plein ;
Si Dusaulx possédait ici sa chaste épouse ;
A l’aspect d’un objet charmant
Si Morancy pouvait sourire ;
Embaumé de l’odeur d’un Mexico fumant,
Si Beaufumé pouvoir encore dire,
Seigneur il est bon, versez jusqu’à trois fois,
Si de Pillot l’aimable voix
Soulageait nos ennuis en charmant nos oreilles ;
Si d’un rauque presto, répété tristement,
Le Roy perdait le trop vif sentiment,
Ou mieux encor si dans maintes bouteilles
Il noyait ses frayeurs des fougues de la mer ;
Si les lunes de Jupiter
De Messier consommaient les veilles ;
Si le vin de Barré sous la clé renfermé
N’était que par lui consumé ;
Aux portes de l’Amour faisant la sentinelle,
Coiffé d’un vilain bonnet gras ;
Ou plutôt plus fier qu’Hudibras
Si le courageux La Chapelle
Pouvait en songe au fond de l’écumante mer
Précipiter les pirates d’Alger ;
Si Courtanvaux pouvait sans courir aucun risque
Aborder son Aurore, entretenir Choppin,
Faire fouetter Macquer, et rapporter du vin,
Jouer à d'autres jeux qu'à celui de l'Ouisque ;
Au moins notre présent état
Nous paraissait plus supportable.
Mais que faire à Helder ? Tout ici nous abat :
Le passé nous poursuit, le présent nous accable,
Un avenir impénétrable
Voile à nos yeux le sort qui nous attend.
Le vent le plus fougueux est donc le plus constant.
Toi que pour souverain la Nature révère,
Seigneur, étends vers nous une main salutaire,
Commande à la tempête : et toi, bruyant Zéphyr,
C’est ton Dieu qui l’ordonne, il est temps de partir.

 

Le retour le long des côtes françaises : Calais, Boulogne, Le Havre

Le voyage retour vers les côtes françaises permet aux astronomes d'éprouver la montre en mer, en comparant sa marche avec des hauteurs astrales. La marche de la montre semble régulière depuis Amsterdam. Le 4 août au soir, Pingré et Messier peuvent enfin éprouver le mégamètre de Charnières. C’est la seule occasion qu’ils ont de le faire, en profitant d’une rare nuit en mer sans nuage. L’instrument est jugé peu maniable, et Messier trouve l’observation incertaine. Cette nuit-là, les passagers peuvent admirer une aurore boréale.

Instrument des passages.
Journal du voyage de M. le marquis de Courtanvaux.

L’Aurore arrive dans la rade de Calais le lendemain, sans aller dans le port, puis passe à Boulogne le 7 août. L’observatoire y est installé dans une maison particulière, près du port. Le beau temps des jours suivants permet de prendre plusieurs mesures de hauteurs. Le 10 août, les calculs indiquent que la première montre a avancé d’un peu plus de 38 secondes par jour, et la seconde, d’un peu plus de 41 secondes.

Le départ de Boulogne a lieu le 27 août, pour arriver au Havre le lendemain. Les dernières mesures astronomiques sont réalisées dans un observatoire installé, comme au départ, en tête du bassin, et les passagers repartent pour Paris le 1er septembre.

 

 

Conclusions scientifiques

L’Aurore n’a finalement pas passé plus que quelques jours de suite en mer. Tout au long de l’expédition, les mauvaises conditions météorologiques compliquent les observations astronomiques et la navigation. Les conclusions scientifiques sont plutôt mitigées.

Courtanvaux conclut son journal ainsi :

Je crois donc pouvoir conclure de nos expériences, que la montre, sur la route du Havre à Amsterdam, a subi des accélérations un peu trop considérables ; que durant le retour elle s’est soutenue beaucoup mieux ; que depuis que la seconde montre nous a été remise, nous l’avons éprouvée sensiblement isochrone dans ses mouvements ; mais que le temps de cette épreuve n’a peut-être pas été assez long pour nous autoriser à prononcer définitivement sur la précision de cette montre.

La première montre aurait bénéficié de davantage de tests en continu, et la deuxième n’ayant été remise que le 5 juillet, n’a pas pu être suffisamment éprouvée.

Devant ces résultats encore trop incertains, l’Académie des sciences ne remet donc pas son prix en 1767 mais en repousse la remise à l’année 1769, le temps de compléter les épreuves des montres, et proclame un nouveau prix pour 1773. Pingré participe à ces nouvelles expéditions : à bord de l’Isis en 1768 pour éprouver la montre de Ferdinand Berthoud ainsi qu’à bord du Flore de 1771 à 1772 pour tester de nouveaux les montres de Le Roy et de Berthoud. C’est Le Roy qui gagne les deux prix.

Quant à L’Aurore, elle est vendue au roi en 1769. Basée à Brest, elle est rayée des listes de la Marine royale en 1775 puis on en perd la trace.