Les voyages et la compétition entre puissances européennes

En finançant des expéditions savantes, les gouvernants entendent promouvoir les intérêts de leur État dans le rapport de force international. Ces quelques exemples témoignent de l’évolution des enjeux de rivalité entre XVIIe et XIXe siècle.

John HAWKESWORTH, James COOK, Relation des voyages entrepris par ordre de Sa Majesté Britannique... 1774.

 

Astronomie, diplomatie et religion : les astronomes jésuites de Louis XIV

Guy TACHARD, Voyage de Siam des pères jésuites [...] 1686.

Exclues du partage du monde à l’aube du XVIe siècle, les puissances ascendantes du XVIIe trouvent dans les voyages savants un moyen de contester leur retard. C’est ce que montre l’envoi de mathématiciens jésuites en 1685 en Extrême-Orient par la jeune Académie des Sciences de Paris. Pour la Compagnie de Jésus, il s’agit de contourner la tutelle institutionnelle portugaise aux ressources désormais insuffisantes. Pour le Roi-Soleil, l’envoi de savants jésuites vient seconder, aux niveaux religieux et scientifique, l’entrée en jeu de la diplomatie française dans la compétition commerciale déclenchée par le déclin portugais dans les Indes orientales.

Publié dès 1686, le Voyage de Siam des peres jesuites évoque l’enthousiasme du roi de Siam pour leurs démonstrations astronomiques, et l’accueil chaleureux réservé à la délégation française. Dix ans plus tard, les Nouveaux memoires sur l'etat present de la Chine du P. Le Comte décrivent les observations des mêmes savants passés en Chine pour proposer leur compétence à l’Empereur. L’ouvrage, parce qu’il est l’une des premières descriptions modernes de la Chine, remporte un succès européen, dont bénéficie Louis XIV, à qui l’Europe devrait d’avoir pu connaître et dépasser la brillante science chinoise.

 

Des expéditions rivales au siècle des Lumières

Au XVIIIe siècle, la compétition pour le prestige des découvertes s’accentue et se déleste des aspects religieux. Les grands voyages financés par les gouvernements européens, sans délaisser les enjeux concrets de l’exploration, les joignent à d’autres préoccupations, au nom d’une curiosité exhaustive du monde. Le premier voyage de Cook (1768-1771) associe ainsi dans ses objectifs la découverte du continent austral, qui aiguise les convoitises des puissances maritimes, à l’observation astronomique du transit de Vénus, coordonnée avec d’autres savants à travers le monde, et à la description de la faune, de la flore et des sociétés du Pacifique.

John HAWKESWORTH, James COOK. Relation des voyages entrepris par ordre de Sa Majesté Britannique [...] 1774.

En réplique au prestige et aux avantages que Cook offre à l’Angleterre, le roi de France fait préparer, dès 1783, une expédition dotée de moyens matériels et humains inédits, dirigée par La Pérouse. À son tour, l’écho européen de ces préparatifs incite les autres puissances à ne pas demeurer en reste. Catherine II de Russie confie donc en 1785 au capitaine Billings une importante expédition géographique, enrichie d’observations ethnographiques dans le Pacifique Nord.

À travers ces vastes entreprises, la compétition entre États européens sur le plan militaire est suspendue, comme l’atteste la protection accordée aux expéditions même en temps de guerre, pour se porter sur la contribution de chacun à la construction d’un savoir universel. Pour qu’ils puissent jouer leur rôle dans cette rivalité d’un genre nouveau, on prend soin de publier et traduire sans tarder ces voyages. Leur succès éditorial, augmenté du mystère entourant le naufrage de La Pérouse, atteste l’importance attachée aux expéditions savantes par l’opinion publique.

 

L’exploration de l’Afrique au temps de son partage

Fernand FOUREAU, Mission saharienne Foureau-Lamy [...] 1902.

La course coloniale du XIXe siècle vient brutalement démentir l’idée d’un désintéressement des voyages scientifiques. Les explorations militaires de l’Afrique dans les années 1890, comme la mission Foureau-Lamy qui traverse le Sahara avant d’initier la colonisation française en Afrique équatoriale, ou la célèbre mission Marchand, qui descend le Nil pour contester la mainmise britannique sur le Soudan et provoque l’incident diplomatique de Fachoda, ne cherchent pas sérieusement à cacher leurs enjeux sous un prétexte scientifique. Les publications qu’elles suscitent insistent d’ailleurs bien plus sur la dimension aventureuse et militaire du voyage que sur ses apports géographiques ou ethnographiques.

Mais même les expéditions pacifiques sont alors chargées d’enjeux géopolitiques. Les savantes descriptions de la Faune et flore des pays Çomalis de Georges Révoil, bien qu’elles taisent ce contexte, résultent d’une mission voulue par le gouvernement français au temps des intenses rivalités coloniales précédant la conférence de Berlin. De même, si le projet d’Elisée Trivier de traverser l’Afrique d’Ouest en Est obtient en 1888 le soutien du président Carnot, c’est que les autorités y voient l’opportunité de rattraper symboliquement le retard français, puisque le Britannique Cameron a réussi une telle traversée dès 1875. Le récit documenté qu’il publie en 1891 sous le titre Mon voyage au continent noir a d’abord paru dans un journal régional ; le grand public, passionné d’exploration et animé de patriotisme, en redemande. Bien avant Gagarine et Armstrong, les puissances européennes savent manier le soft power des voyages savants.

 

Pour aller plus loin

Jami, Catherine, « Pékin au début de la dynastie Qing : capitale des savoirs impériaux et relais de l'Académie royale des sciences de Paris », Revue d’histoire moderne & contemporaine, vol. 55, no. 2, 2008, pp. 43-69. https://doi.org/10.3917/rhmc.552.0043
Landry-Deron, Isabelle, « Les Mathématiciens envoyés en Chine par Louis XIV en 1685 », Archive for History of Exact Sciences, vol. 55, n°5, avril 2001, pp. 423-463.  https://www.jstor.org/stable/41134120
Raj, Kapil, « Eighteenth-Century Pacific Voyages of Discovery, “Big Science”, and the Shaping of an European Scientific and Technological Culture », History and Technology, vol. 17, n°2, 2000, pp. 79-98.
Étienne Taillemite, Les Découvreurs du Pacifique : Bougainville, Cook, Lapérouse, Paris, Gallimard, 2004.

 

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